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 Avant-propos

                                            PURéE FICTION
                                                                                  

                                           Précis de biométrie

                                                                                     Laure LALANNE




   [.....................................Dernière minute :

                     Pile 10 ans après, pas le temps de modifier ou réactualiser mon Avant-propos, qui a décidément la légèreté et la grâce d'un tank des années 50 !
On comprend bien que ce n'est pas la peur qui veut être générée ici, mais davantage la capacité de réactivité tranquille, qui s'appelle la souveraineté (sans aucune référence politique.)

Actuellement tout va très vite. Les crises récentes ont imposé le numérique comme code identitaire, relationnel, professionnel. Bref, existentiel.

Et les identités biologique, citoyenne, et commerciale, pour chaque être humain sont en cours de fusion.

Sous la surveillance totale des algorithmes. et leur action invisible.


...........................Est-ce ce monde-là que nous voulons ?..............................]


Avant-propos :
                         
                 Ce premier essai est né d'une colère grandissante et d’une sensation puissante d’étrangeté : celle de vivre entre une société dont les normes dictent, légifèrent, moulent l’être profond ou l’empêchent de surgir, et un for intérieur, dont les normes à lui n’y rencontrent pas d’écho.
Notre peau est une limite, une barrière, parfois, qui dessine les contours de l’enveloppe de l’être, son territoire intime, sa ligne de démarcation d’avec les autres et le monde au sein duquel nous vivons. Elle est la frontière physique de nos organes, elle donne corps et forme à notre existence et à son ici-et-maintenant. Mais notre psychisme, notre pensée, notre volonté, notre conscience ont aussi leurs frontières. Des frontières invisibles, imperceptibles, souvent, pour soi-même, déjà.
Leur franchissement est alors une question de perception, de sensibilité, d’estimation, et tout de suite cela devient plus compliqué. Une frontière, cela se franchit, ou se respecte, ou se surveille, ou se déplace... Cela s’abolit parfois : c’est vivant, dynamique. On s’invite, aussi, de chaque côté de la frontière : on ne fait pas que de se tirer dessus, de part et d’autre d’une ligne de barbelés, avec ou sans sommation, en temps binaire de guerre ou de paix. L’identité, l’individu et son territoire se trouvent en définition, en reconnaissance et en évolution perpétuelles par la notion même de limite, de frontière, sans que cela ne soit enfermant ou limitatif. Au contraire.
Alors quand, quotidiennement, les frontières de la peau et de la conscience humaines sont à ce point franchies, traversées, agressées, transgressées par les ondes invisibles et inaudibles de toutes les fréquences ; par tous les objets militaires mais commercialisés de l’identification et de la surveillance (caméras, micros, logiciels espions, réseaux, circuits de géolocalisation, puces, bracelets électroniques, etc…) ; par la reine puce RFID en particulier, ou puce à radio-identification ; par l’overdose chimique alimentaire, médicale et industrielle ; par les indétectables nanotechnologies à venir qui sont une méga-bombe atomique intime à retardement ; par la recherche génétique, ses manipulations et les tests ADN ; par le bistouri de complaisance ; par le matraquage publicitaire et son induction directe dans notre pensée et notre comportement ; par l’interchangeabilité des matrices féminines ; par la manipulation de l’atome ; par les besoins fabriqués de l’étrange relation autiste commerciale, qui mime le service, l’amour ou la synchronicité providentielle pour vendre son produit ; par la traçabilité de votre vie captée sur la toile, fausse transparence d’une existence et de ses actions ; par le faux moi projeté de ce désir de faire partie des stars, ou, plus souvent, des people ; et accessoirement par ce psychologisme freudien qui se généralise avec des décennies de retard ; bref, quand toutes ces frontières et d’autres encore auront été franchies, se pose la question essentielle d’une altération physique fondamentale de l’ADN, ou d’une dégénérescence générale de l’être humain, au plein sens du terme. Un décentrement, au moins, pour commencer. Ne parlons même pas des conséquences de tout cela sur la nature, elle donnera ses réponses avant l’humain, dans les décennies à venir. On appelle ça joliment le changement climatique.
Toutes les époques ont été une fin et un commencement, et la peur de l'avenir est une posture définitivement inutile. Mais le souvenir de l'extermination de masses résonne encore dans le monde et devrait représenter dans la conscience un absolu sans appel.

                                        Le privé, est-ce que c'est ce qui nous définit ? Ce qui nous est particulier ? Est-ce que c’est ce qui nous isole ? Ou le lieu de notre origine ?  Ce qui nous est fondamental ? Ce qui nous est propre ? Notre petite imagerie du monde ? Ce qui nous régénère ? Ce dont nous sommes propriétaires ? Le privé, c’est là où j’existe et où je ne veux pas trop voir les autres ? C’est un lieu ? Un espace, à l’intérieur ou à l’extérieur ? C’est un temps ? Pour soi, pour se réapproprier, pour d’autres, qu’on choisit ou non ? C’est soi-même ? Et est-ce que soi-même c’est moi-même ? Et si c’est moi, c’est quoi, c’est où, c’est quand, dans moi : mes secrets, mon désir profond, mes sensations, mes rêves ? Mes pensées, mes idées, mes élans d’amour, mon corps, mon essence, ma conscience, mon esprit, mon existence ? Alors ma vie privée, c’est moi, non ? Même si on dit qu’on se réalise dans son travail ? Donc, c’est l’autre aussi, qui est lui ? Ou encore une dimension difficile à nommer ? Alors ce serait le fait d’être un être humain, au sein de la vie ? Donc, c’est aussi la vie, dont je ne peux pas me sentir séparé ?
Il est difficile de définir, de nommer ce lieu de l’intime qui est franchi, envahi à chaque instant, et de façon invisible le plus souvent. Ce for intérieur, ce système immunitaire subtil, ce sentiment de soi qui n’est pas forcément l’égo ni l'identité n'est pas réductible à cette simple «vie privée» : il se situe bien au-delà de celle-ci, que l’on oppose généralement à la vie professionnelle, ou pour certains, la vie publique. Alors on s’appartiendrait à la maison, et on ne ferait pas ce qu’on veut au travail, ou dans la société ? C’est plus complexe. Et cette vieille partition  privé/public, ce Janus social, est de toute façon en voie de disparition, au profit d’un visage global relooké, reconfiguré, super connecté, créatif, digne d’investissement, en échange informatif et commercial constant avec les dimensions auxquelles il accrédite de la valeur, et qui lui renvoient la sensation de la sienne. Un truc valorisant et rentable pour chacun, dans le meilleur des cas…
Cette réunification de ces deux visages est pourtant extrêmement prometteuse, sous une apparente défaite de l’être. Et voilà que cette biométrie et sa parano nous plongent à nouveau dans la division en se substituant à notre conscience, par le contrôle constant et incontrôlable, lui, qu’elle exerce sur le corps et l’esprit des individus. C’était son rôle à elle, le beau et difficile rôle traditionnel de la conscience, aux multiples visages, qu'on les nomme devoir, connaissance, sens moral, sur-moi, rôle parental, système d'autorité, etc... Sa destinée délicate, après des siècles de contrôle social, était de tendre et à l'intégration par l'être et à sa réduction dans l'être : que finalement chaque être soit son propre maître, son propre chef, un être conscient de ses maîtrises sur le monde et de celles du monde sur lui.  


            Alors maintenant il y a celui ou ceux qui regardent en cachette et qui savent, et celui qui est regardé, reconnu et qui ne sait pas quand, ni par qui. Et suspect d’emblée parce qu’en vie, sur sa terre, l’être humain, apparemment libre dans le meilleur des cas, est en situation constante de prisonnier en liberté surveillée dont les matons mateurs sont invisibles. D’ailleurs, à l’heure d’être regardés, surveillés, sur-identifiés, authentifiés, certifiés puis validés, il n’y aura paradoxalement plus d’être, de présence à cerner : nous n’existerons peut-être plus. Ou alors à l’état de coquille vide, de légume consentant génétiquement modifié ou de mouton bêlant aux hormones, devenus simples vidéastes de leur quotidien qui se font leur film.
Autant d'informations et de transgression sur les données de chaque anonyme va de pair avec une disparition totale du mystère : les signe, symbole, rite, poésie, voile, secret sentent alors la pudeur dix-neuviémiste, obsolète et vieux jeu. Toutes ces métaphores humaines avaient longtemps garanti un certain espace vital autour de l'individu, donc une force, un impact certain de la présence humaine ; il permettaient aussi une représentation du monde en soi, ce qui disparaît de plus en plus au profit des millions d'images et messages de nos écrans se substituant à notre proprioception.


Où va cette volonté de clarté, de transparence ? Où finit la clarté, où débute le contrôle ?
Plus d’intériorité. Plus d’intime. Plus de secret.
Plus de refuge, plus d’ombre, plus de régénération.
Plus de conscience, donc.


        Pénétrés à chaque instant par de l’invisible et de l’indétectable in-nommables, dans une sorte de fusion étrange, inconsciente et involontaire de notre part, nous serons impuissants, castrés, même, au vrai sens du terme. Physiquement et psychiquement. Les femmes aussi. Physiquement, cela a déjà commencé. Question de saturation par les ondes, question de saturation par la chimie : chez l’homme le taux des spermatozoïdes valides a considérablement baissé, et la location du ventre féminin sépare l’acte de génération d’avec l’amour, d’une part, et les mémoires corporelles, psychiques, héréditaires, spatio-temporelles, d’autre part.
Psychiquement, cette castration subtile se laisse moins voir : elle s’infiltre pernicieusement sans que nous n’en prenions conscience. Omnisexuels, touche-à-tout de la jouissance mais profondément dé-sexués, nous ne nous appartiendrons plus. Femme ou homme apparemment libre, apparemment autonome et responsable nous serons, se transformant pourtant étrangement et insensiblement au point de ne plus être du tout soi-même, alors que nous aurons prétendu vivre, nous réaliser, jouir, réussir, avoir fait carrière, avoir affirmé une identité ou une personnalité, avoir été reconnu, productif ou successful. Et cela, à l’image de l’envahissement que nous aurons subi, venant de la société, de et par tous nos sens et leur système de perception, corporels et psychiques.


L’objet de la célébration de l’impuissance à être un être humain, il est là, matérialisé : le sex-toy. Symbole du pouvoir détenu par tous les objets-roi de la consommation, il en est sans doute l’ultime, l’empereur, ce gadget-type, ce truc toujours fiable qui règle apparemment le problème de la rencontre, de l’altérité, du consentement, de l'ouverture profonde, de la différence superbe. Un objet soignant apparemment la crainte de la solitude ou du manque, ou étant plutôt son révélateur. Et signant ainsi plutôt la crainte d’une autonomie véritable.
Le sex-toy qui se généralise à l’heure actuelle, c’est donc en même temps une impuissance sexuelle généralisée, et la défaite consentie et célébrée par l’humanité à être homme et à être femme, à s’espérer et à s’unir, ou à s’accomplir, déjà. Et comme tous les chemins mènent à Rome, il est structurellement présent dans chacune des scènes de PURéE FICTION. (Oh, rien de croustillant, non, dans les scènes suivantes aux dialogues stylisés et radiographiques : l'obscénité se trouve clairement du côté des situations et choix biométriques et du consentement humain. J'avais hésité à mettre davantage en avant cette puce RFID, mais cette phase préparatoire collective de consentement que nous traversons s'accorde si bien avec ce sex-toy-GPS fantaisiste, qu'il s'est naturellement imposé comme fil rouge).
Donc, nous aurons pu déserter notre état d’être humain, alors que nous aurons semblé avoir réussi notre vie aux yeux du monde, ou en tous cas, en avoir donné des signes extérieurs...des preuves. Et voilà un mot typiquement biométrique : la Preuve. Quand on n’est plus sûr de rien, on cherche des preuves. La Preuve et sa civilisation de procès ont remplacé l’ancienne idéologie de la Vérité, celle de l’autorité par excellence, qu’elle soit royale, spirituelle, militaire ou autre, en se glissant dans ses mêmes circuits et en exerçant un pouvoir d’autant plus incontournable qu’elle a, elle, le dogme vérifiable de l’infaillibilité scientifique avec elle. Une Preuve, au moins c’est sûr…
C’est pour cela que la biométrie, son esprit et ses applications sont dangereux : c’est qu’elle est toujours sûre, la biométrie, sous son soleil haut et fixe qui ne permet aucune ombre, c’est qu’elle ne se trompe jamais, grâce à son arme de précision, la Preuve. La biométrie identifie l’humain, mais elle n’est pas humaine. Elle s’est mondialisée mais elle n’est pas universelle. Elle fait croire que l’être humain est dans la boîte, elle fait mettre le doigt dessus mais elle ne saisit que du vent.

D’ailleurs elle est née de l’anthropométrie, qui traquait avec obscénité les formes, mensurations et déplacements du peuple nomade, mêlant de façon malsaine curiosité scientifique et surveillance de l’ordre public. Plus d’un siècle après, pour les nomades c’est toujours pareil, et pour tout le monde, c’est bien pire : la pensée anthropométrique s’est généralisée et, aux dernières nouvelles, elle se vend très bien, même auprès des particuliers.
 


                                       La biométrie évolue dans un monde de brométrie, un monde de mort. Sommes-nous tous des morts, identifiés comme des cadavres, pour que l'on ne fasse plus confiance en notre parole, notre signature ? Nous nous nourrissons de mort : cadavres d'animaux modifiés, fruits et légumes modifiés, poisons issus de la recherche militaire pour l'extermination des masses, légalement et massivement répandus dans les sols et la nourriture, nous vivons dans notre pollution et nos déchets, avec des images de crimes ou divertissements autopromotionnels le soir à la télévision. Spécialistes de la mort, nous sommes : tandis que, commercialement, le marché de la biométrie et de la surveillance explose, culturellement tous les feuilletons policiers traquent en gros plan les secrets intimes des cellules cadavériques sous une lampe crue d’interrogatoire. Alors on a besoin de lumière, ça se comprend, on veut être célèbre, on veut passer à la télé. Eh oui, on a le sentiment d'exister qui nous reste...
Et pourtant, l'âge de la mort recule, les rides et maladies disparaissent, paraît-il, greffes, implants siliconés nous régénèrent, paraît-il, et la vie éternelle nous est promise : une vie sans mort, sans cycle. Et on nous rassure tous les jours : tout est normé, quantifié, vérifié.
Parallèlement aussi, des millions d’individus dénudés se découpent, s’offrent et s’échangent d’eux-mêmes en morceaux choisis sur la toile, comme simple présentation et prise de contact. D'ailleurs la pornographie mise à l'usage de tous est le meilleur vecteur de la biométrie : versant chaud, versant froid et vice-versa. Constat purement clinique, en deçà de toute notion de moralité. L’esprit de biométrie, c’est donc pour moi ce gros nuage sombre de l’hyper identification morcelée, vendable ou échangeable, donc pornographique au vrai sens du terme, retouchable à merci, s’auto-générant, apparemment, mais faisant toujours l’économie de l’être, dans le fond.
Va-t-on pour autant à l’essentiel quand on fouille les secrets de la chair aussi profondément ? L'identification est-elle toujours nécessaire ? N'est-elle pas la petite sœur indigente de la conscience ? La conscience est-elle forcément un truc douloureux, dangereux, un obstacle au plaisir ou est-elle devenue un outil dépassé ?

                              La biométrie, « ça prend » comme une peinture ou un produit sur un mur : ça s'accroche, ça coagule si le support a été bien décapé, bien nettoyé avant. Sain, le support, comme on dit. Cela ne vient pas comme ça, par hasard ou pour rendre service, la biométrie : il faut d'abord les bonnes conditions de peur, puis de nécessité de rentabilité, rapidité, efficacité, fiabilité, de mise en réseau, en fichier, bref, un monde prévu par la pensée statistique, dont elle est d'ailleurs historiquement la racine. « Ca prend » bien sur des consciences normalisées par les réflexes administratifs, excentrées par et sur tant d'écrans et possédées par des réseaux sociaux qui gardent mondialement trace et mémoire de chaque mot.
Et le carnet d'adresse d'origine commerciale a remplacé le clan, la famille, la tribu. Ah, la royauté du carnet d'adresse ! A défaut de se vendre quelque chose, on se vend dans les réseaux sociaux ce que l'on pense de soi, sa petite légende, son vécu de la journée.
Mais qui vous connaît vraiment ? Par qui êtes-vous réellement connu ?
Actuellement, nous devenons insensiblement notre propre ennemi, et avons intégré comme choix, fonctionnement ordinaire ou fatalité ce qui nous est profondément nocif. Nous sommes en guerre contre nous-mêmes, alors que nous sommes globalement en paix envers d’autres pays. Et bientôt il n’y aura plus besoin d’armée ou de police car nous serons tous les espions, ou plutôt les voyeurs de nos amours, de nos enfants, de nos amis et de tant d’autres, tous armés jusqu’aux dents et probablement cancéreux. Etrange, n’est-ce pas ? Notre système immunitaire est malade : il se perçoit, il perçoit la vie comme un danger envers lui-même, ouvrant la porte aux différentes maladies auto-immunes que l’on connaît. Coïncidence ?


La biométrie n’est pas seulement qu’un procédé d’identification, elle véhicule tout un monde avec elle. Un monde normé, modélisé, sécurisé. A moins que ce ne soit ce monde qui ne l’ait générée. Alors, système, culture, mode, société, comment l’appeler, comment le nommer, ce monde, ce modèle fédérateur qui nous tient lieu à l’heure actuelle de référence commune, de bouillon de culture, à défaut de cosmogonie ?
Son système nerveux est certainement représenté par les supports et réseaux de la consommation en état de com', ce qui est le seul acte qui signe l’être actuellement, lui donnant sa définition, son appartenance sociale, le lieu et la certitude de son intimité. Et comme but et légitimité, sa jouissance appropriée, telle que les people et les stars doivent certainement en connaître, mais oui…Car ce modèle nous propose une sorte de vie fantasmée, basée sur la reconnaissance de soi car constamment sous le regard, en recherche d’extraordinaire ou d'ordinaire, on ne sait plus, créant du buzz pour le moindre état d’âme, une sorte de naturel feint, joué mais sincère, en désir constant d’autopromotion et de valorisation. De la vie surjouée et retouchée. De la parodie de vie.
Ou bien alors, une autre vie entrevue ?
Alors il arrive que ce naturel surjoué soit confondu avec la vie-même, les processus de la vie. Il arrive que l’on confonde une opération chirurgicale réussie avec l’expression de la beauté ou de la personnalité. Il arrive que l’on confonde la célébrité avec le rayonnement ou l’épanouissement. Il arrive que l’on confonde la vidéosurveillance avec la conscience, le test ADN avec le secret de l’être, l’envahissement chimique alimentaire avec la sensation de satiété, l’empoisonnement chimique médical avec la santé, les capteurs intelligents avec la subtile intuition, le plan de carrière avec l’évolution personnelle, le contact virtuel avec la rencontre, le voyeurisme avec la connaissance de soi, l’exhibitionnisme virtuel ou réel avec l’adrénaline de l’amour. Question de circuits.

                                            Les systèmes totalitaires sont ceux qui, de tout temps, oppressent ou empêchent de naître la liberté de conscience, individuelle et collective ; acquise au prix du sang, le lieu de celle-ci est peut-être l’intime de l’être, tout simplement. Ces systèmes totalitaires sont aussi ceux dont la force se substitue, sous prétexte d’ordre et d’administration à la conscience individuelle. Mais qu’ils soient politiques, religieux, idéologiques ou autres, ces systèmes, au moins autoritaires avant d’être totalitaires étaient reconnaissables car la source de leur autorité avait toujours pu être identifiée en tant que figure : royale, présidentielle, symbolique, religieuse, militaire,  organisation étatique, etc... Le totalitarisme avait toujours eu un visage, un nom, et un désir de grandeur, de reconnaissance même usurpées. Il avait un corps, lui, une chair, une épaisseur. Parfois même un effet unificateur et fédérateur. Bref, il avait une existence réelle, même si elle niait terriblement celle de ses serfs.
Actuellement, sous le joug de la pensée biométrique, la société glisse vers un totalitarisme anonyme, désincarné, partagé et consenti par ceux-là même qui le subissent, alors qu’il mutile subtilement leur corps et leur esprit. Leur conscience, donc. Et cela, comme système parfaitement intégré, approprié, individualisé, tout à la fois norme, code, mode et monnaie d’échange des individualités entre elles.


Nous devenons, à l’image et surtout selon le désir de ceux qui nous délivrent ces produits, ces objets, ces moules de désirs, ces moules de pensées, ces modèles de comportements comme référence unique, nous devenons insensiblement étrangers à nous-mêmes, à notre nature d’être humain…Tous ces produits, objets, désirs, images convergent vers un modèle général de société et d’individu cohérent, homogène et finalement fédérateur, tout en se faisant référence mutuellement : et c’est d’abord en cela qu’il est totalitaire, notre système au parfum démocratique. Peut-être l’est-il aussi dans ses buts, mais cela est plus difficile à distinguer, pour qui n’a aucun contact avec les pouvoirs. Néanmoins cet envahissement désigne le seul étranger réel, qui réside en nous-mêmes, c’est-à-dire ce qui modifie ou bien se substitue à nos sens, à notre conscience pour vivre à notre place. Les pouvoirs de toutes les sortes n’ont jamais aimé la vie, sauf quand ils ont réussi à la courber à leur profit.


Quelle est cette anthropophagie discrète, par ondes radio, sans trace, high-tech, « propre », comme on dit ? Cette façon de posséder l'autre, de tout savoir, de rentrer dans sa chair et sa conscience, sa mémoire, ses déplacements, ses actions, son profil, ses horaires, ses lieux ? Quel est ce pouvoir absolu de se permettre de reconnaître une peau, une chaleur, une démarche, des mensurations, et d'autres paramètres secrets et sophistiqués que chacun ignore pour lui-même, la plupart du temps ?
Le cannibalisme ? Pouah ! Affaire de Papous désoeuvrés et insauvables ! Mais en réalité, le fait de manger de la chair humaine était aussi le fait de notre Europe : meurtres rituels, repas sacrés mortuaires, de multiples traces y attestent, au IVème siècle encore, de la coutume cannibale. Et le vieux mythe du vampire, qui resurgit étonnement à l'heure actuelle chez la jeune génération était la crainte principale d'une Europe Centrale qui, au 18ème siècle, était en proie à son irrationnel : manger un peu de la chair d'un défunt permettait de se garantir contre la perspective de son retour. Un principe de précaution homéopathique, en quelque sorte...
Alors quel rapport entre le cannibalisme et la biométrie, dont les buts avoués et les moyens semblent si serviables et civilisés ? J'en vois deux. D'abord ce corps enfreint, toujours : le fait d'aller chercher la cellule, l'ADN, de percer, de fouiller, de mettre à nu le secret du sang, l'information ultime, ce franchissement de la barrière naturelle qu'il constitue, que ce soit par vénération ancestrale, absorption de force, communication avec le sacré. Par obéissance ou transgression, c'est l'identité qui est recherchée comme le lieu même du sacré et la reconnaissance de ce dernier se fait par l'absorption de la chair, donc essentiellement de la valeur qui y est déposée. D'où, en second, ce sentiment d'unité, de connaissance, de protection qui en résulte, par cette communion d'essence sacrificielle : comme un mal nécessaire opérant une transmutation dès lors qu'elle est volontaire, gratuite et offerte.


Et pourtant j’ai étendu à cet esprit de biométrie, à ce cannibalisme virtuel le champ que recouvre cette mutation générale vers une société de représentation, et non de l’incarnation : ce vaste et mauvais théâtre constant qui simule le réel en le sur-interprétant. Le vaste et mauvais théâtre des écrans virtuels où l’on joue à être soi-même simplement par l’aveu de ses fantasmes, où l’on joue son propre rôle sans jamais rien livrer de soi sincèrement, où l'on joue à faire comme les autres avec sa singularité, où l’on se donne à voir, parfois si nu, anonyme ou sous pseudo de communication, sous le regard d’une communauté virtuelle qui vous fait croire qu’exister, c’est cela…Entre tout ce que l’on ne sait pas être et tout ce que l’on s’essaie à démontrer, ce mauvais théâtre, ce reality-show, ce réel virtuel, huilé et cohérent, au mieux cette expérience multimédia expose bruyamment un manque de réelle identité : un «moi-je» constant qui maîtrise le jeu des apparences en prenant la place du vrai réel, profond, imprévisible, puissant, beau, invisible parfois, cruel, souvent. Et sans temps mort, blanc ni profondeur s’il vous plaît, parce qu’ainsi, c’est plus rapide et moins fatiguant.
L’esprit de biométrie favorise ainsi un décentrement de l’être, sous des millions de regards, toujours. Plus de présence réelle, celle qui se vit dans l’évidence lente de ce qui est vécu, là où naissent, vivent et s’élaborent lentement l’intériorité, l’intime conviction, la maturité, le fait simple d’évoluer, d’être conscient, d’ouvrir les yeux. Plus d'épaisseur humaine. Alors que c’est cela même qu’elle prétend saisir ou du moins identifier, et qu’elle écrase et simplifie en le mettant à plat.


L'approche statistique et probabiliste des biomathématiques a remplacé et aplati, avec sa pensée de modèle, les lois naturelles du vivant et de la synchronicité. Et les méthodes courantes d'optimisation des procédés et produits ont été élargies aux personnes : un comportement normalisé est attendu, au moindre risque possible. Révélateur : la psychiatrisation des comportements humains désigne à présent 400 « maladies » dans un répertoire qui n'en contenait avant que 50, avec bien sûr la molécule (R) appropriée salvatrice. La permission de « déviance » est extrêmement faible.
Attention ensuite à la montée d'actes violents. Trop de clarté (étrange clarté) écrase l'ombre et celle-ci ressurgit alors sous la forme d'actes barbares et « inexpliquables »de la part de clans. L'instinct se venge sous trop de moyens de contrôle : il redevient violent, primaire, destructeur. Et il veut courber ce qui lui échappe : le féminin.

                                                Entre glorification du corps rêvé et mépris du corps réel, les dimensions mystiques et unificatrices autrefois détenues par l’idéal, le traditionnel ou le générationnel ont donc glissé entre les mains de la profane et toute-puissante biométrie, ainsi que de ses servants industriels. En ce moment tous les domaines de la vie se mêlent, s’interpénètrent, se chevauchent dans une apparente confusion, alors qu'émerge peut-être, et lentement, l’individu comme notion et lieu du phénoménal. L'individu prend l'ancienne place de la puissance naturelle, de l’institution, du pouvoir, de l’idéal du bien, du vrai et du beau, du clan, du religieux, du militaire, bref, de tous ces focus collectifs unificateurs qui ont fait autorité pendant si longtemps.
Mais bientôt, figés par la peur d'évoluer dans ce monde présenté comme si peu sûr, tétanisés par la réelle liberté dont nous disposons tout de même en Occident, nous l'accepterons les yeux fermés, ou nous la réclamerons de nous-mêmes, cette puce RFID...Si peu certains d'exister, totalement décentrés, nous lui donnerons le pouvoir de nous nommer, de nous définir, de nous retrouver, nous, bipèdes bipés ne servant plus qu'à valider corporellement notre compte en banque. Et devenus manipulables à distance 24\24 avec simple télécommande...
Cela se fera en douceur puisque cette puce RFID est l'autre face de la pièce de monnaie biométrique. La biométrie, c'est et une pensée et son réseau de moyens, imposés d'en-haut ; la puce RFID c'est notre réponse d'en bas et notre consentement, suggérés et aboutis. La démission totale de notre personne alors que l'individu en nous sera précisément reconnu par le système à chaque seconde ! Paradoxe fondamental, alors que nous ne serons bientôt plus capables de faire nous-même la différence. Barbarie auto administrée !
Science fiction ? Non. Le système est prêt pour les troupeaux de moutons : identification, géolocalisation, périodes de chaleurs, tout est sû, contrôlé, surveillé, anticipé. Le mouton broute son herbe en toute innocence, au rythme des cloches et des appels de voix, des allers et venues du chien, à peine gêné par cette petite inclusion dans son corps, bien moins insistante que la mouche qui le tanne.
De l'animal à l'homme il n'y a qu'un pas, déjà franchi, dans certains pays, pour des usages partiels.
Les biotechnologies et les brevets sur le vivant s'ajoutent aux variations à l'infini sur les thèmes de l'identité et du rentable, sous le prétexte philanthropique indéniable et respectable de nourrir tout le monde.

Dénaturation ? Porte ouverte à la manipulation génétique des consciences ? Mutation ? Entre-deux ? Passage obligé d’une époque qui cherche d’autres bases d’autonomie ou de conscience ? L’avenir le dira. Mais c’est nous, chacun de nous, qui faisons une partie de l’avenir. Le nôtre, déjà.

Alors voilà, j'ai tout dit, et redit dès cet avant-propos, et l'on pourrait presque se passer de lire les scènes de PURéE FICTION : quelle maladresse...
Mais une chose dite deux fois a peut-être plus de chance d'être entendue !


Bon, alors, c'est quand qu'on se nourrit d'amour, d'eau fraîche et de photons ?

 



 

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